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Ennemies intimes

Les chicanes mère-fille ne sont pas aussi terribles, ni aussi inutiles, qu’on le pense.

PAR MARCIA KAYE

Je le vois encore, ce manteau en poil de chameau, au rayon ados chics. Brun noisette, boutons en écaille de tortue, un beau col châle. Après avoir tâté le tissu et jeté un coup d’œil sur l’étiquette, maman a estimé qu’il était un peu cher… mais que dans ce manteau-là j’aurais l’air d’une princesse…
«Je le déteste, ai-je dit d’un air dégoûté.
— Mais il est…
— Je m’en fiche. Il est affreux. C’est le genre de truc qui te va comme un gant.»
Sur ce, je l’ai plantée là pour me mettre à la recherche du blouson de ski noir qui servait d’uniforme à mes copines de 6e année.
Caressant une manche du manteau, maman m’a suppliée:
«Au moins, essaie-le!
— Tu es folle? ai-je répliqué d’un ton cinglant. Jamais je ne porterai une horreur pareille!»
Des clientes se sont arrêtées pour nous regarder. Maman était très embarrassée. Moi aussi. La vérité, c’est que j’avais honte de son abominable mauvais goût. D’ailleurs, qu’est-ce qui m’avait pris de faire des courses avec elle? J’aurais bonne mine si une copine nous voyait!
Les pénibles excursions dans les magasins se sont répétées et répétées – avec moi, puis avec chacune de mes trois sœurs. Je m’étais fait le serment que cela n’arriverait pas quand je serais mère et que j’emmènerais mes filles dans les boutiques, car j’étais sûre d’avoir des filles – des filles équilibrées, raisonnables, d’humeur égale... Je respecterais leur style. Je ne leur imposerais pas mes goûts. Bref, nos séances de courses seraient hyper cool. Et c’est ainsi que ça s’est passé. Un vrai conte de fées… jusqu’au jour où mon aînée, Lindsay, 12 ans à l’époque, a voulu que je lui achète un pull brodé à 95$.
«Je ne crois pas que ce soit indiqué», ai-je dit, persuadée qu’elle s’inclinerait, comme toujours. Erreur.
«Tu ne veux jamais m’acheter des choses que j’aime! Pourquoi ne veux-tu pas que je sois bien habillée?» a-t-elle crié d’un ton accusateur.
J’étais effarée.
Pendant trois ans, presque toutes nos incursions au centre commercial se sont mal terminées, au point où nous avons fini par les qualifier d’«expéditions pourries». Et quand les expéditions pourries avec mon aînée ont pris fin, j’ai recommencé avec Jocelyn, la cadette.
Je me demandais pourquoi tout avait si mal tourné. Etais-je en train de répéter les erreurs de ma mère?
Sherry beaumont, professeure de psychologie à l’université du Nord de la Colombie-Britannique à Prince George, étudie les relations parents-adolescents depuis 12 ans. Un seul mot lui paraît adéquat pour décrire le conflit explosif qui semble être la chasse gardée des mères et des filles: normal. «La relation mère-fille est la plus ouvertement conflictuelle de toutes les relations parent-enfant, dit-elle. Mais c’est aussi la relation la plus étroite – que les filles soient préadolescentes ou adolescentes.»

C’est une sacrée bonne nouvelle. Mais elle va à l’encontre d’une théorie largement répandue: trop de disputes mènent une relation à l’échec. Cela n'impressionne pas Sherry Beaumont: «Nombre de psychologues ne comprennent pas qu’il ne faut pas toujours se baser sur la relation pour tirer des conclusions. Les témoins d’un conflit mère-fille ont souvent tendance à penser: Mon Dieu, ces deux-là ne s’entendent vraiment pas! Mais demandez à des parents et à leurs enfants s’ils se sentent proches les uns des autres, vous pouvez être sûr que c’est la mère et la fille qui vont revendiquer la relation la plus intime.»

Sherry a dirigé une étude portant sur 100 paires parent-enfant – avec un nombre égal de filles et de garçons âgés de 12 à 15 ans. Elle a enregistré – sans être présente dans la pièce – une discussion entre les partenaires sur des scénarios divers. Si un ado organise une soirée entre copains, ses parents peuvent-ils rester à la maison? Ou encore, si une mère veut acheter un bon manteau d’hiver à sa fille de 14 ans et que celle-ci préfère un vêtement à la mode, qui doit avoir le dernier mot?

La psychologue souligne que ce sont les paires mère-fille qui ont les discussions les plus orageuses. Les fils récriminent beaucoup moins. Mais ces mères et ces filles dont les affrontements sont si émotifs n’en conservent pas moins, après les disputes les plus féroces, des sentiments positifs l’une envers l’autre. «Il y a des relations mère-fille qui sont si extraordinaires qu’elles vous donnent envie de faire confiance à l’espèce humaine!»
A ce point-là?

En fait, quand je prends le temps d’y penser sérieusement, je me dis que chacune de mes désastreuses expéditions avec mes filles se termine invariablement devant une crème glacée ou une boisson gazeuse (tout comme les emplettes avec ma mère se terminaient devant un lait frappé). Nous discutons de n’importe quoi, sauf de nos courses; nous rions de nos stupides disputes pour un horrible maillot de bain ou à cause d’une vendeuse revêche. Nous n’avons pas à nous dire «Sans rancune!» La réconciliation va de soi.

Les années de conflit peuvent commencer dès neuf ans et se prolonger jusqu’à la fin de l’adolescence. La plupart des disputes ne portent pas sur des sujets importants – l’éthique de vie, l’éducation –, mais plutôt sur les petites tracasseries de la vie quotidienne: courses, devoirs, corvées ménagères, horaire du coucher, règles de la maison. Les mamans se disputent aussi avec leurs garçons, mais les altercations durent plus longtemps avec les filles. Les mères peinent parfois à démêler la cause exacte du conflit. Elizabeth et Maggie, sa fille de 11 ans, affirment qu’elles ont une relation très étroite. Cela n’empêche pas Elizabeth de dire: «Depuis quelque temps, j’ai l’impression de faire honte à Maggie. Elle a vraiment l’air de m’en vouloir. Et je ne sais même pas pourquoi.»
Un jour, Maggie annonce à sa mère que, d’après son professeur d’équitation, elle est assez avancée pour envisager d’avoir un poney en pension, à condition bien sûr de participer aux soins.

«Ce soir-là, mes parents avaient invité des amis, et ma mère l’a dit à tout le monde, et ils ont commencé à me poser un tas de questions. J’étais furieuse. Quand j’y repense, ça me met encore hors de moi.»
Hors d’elle pour une histoire de poney?
«Je ne voulais pas attirer l’attention. J’étais vraiment fatiguée. J’avais eu une journée plutôt pénible et je me disais que ma mère aurait quand même pu en tenir compte.»

Une fille qui a toujours adoré sa maman peut, un beau matin, se dire qu’elle commence à «lui casser les pieds». Elle l’irrite, lui fait honte. Sa façon de parler, de rire, de s’habiller, de manger, voire de respirer l’embarrasse.
Il est tentant de mettre l’irritabilité et les sautes d’humeur sur le compte des «hormones», mais il n’y a pas que cela. Ces petites crises font partie du processus chaotique au terme duquel une ado va devenir une adulte indépendante. Jennifer Connolly, professeure de psychologie à l’université York de Toronto, l’explique très clairement: «Les jeunes adolescentes réservent leur envie de se disputer au parent dont elles veulent se détacher à tout prix et avec lequel elles passent le plus de temps: la mère.»

D’après elle, une mère se dispute davantage avec sa fille qu’avec son fils parce qu’il lui est plus facile d’accorder l’autonomie à son garçon. Les femmes pensent que les gars sont mieux armés et plus forts que les filles – dont le corps en plein développement hormonal leur paraît beaucoup plus vulnérable.
Une mère qui a toujours fait les choses à la place de sa petite fille tombe de très haut quand cette dernière commence à exprimer son besoin d’indépendance et d’intimité.

Mia est la mère d’Elena, âgée de 13 ans. «Quand elle écrit une dissertation, raconte-t-elle en soupirant, et que je lui propose de la réviser, elle me lance «Je n’ai pas besoin de toi!» Hier, elle devait faire un costume. Elle m’a demandé de lui montrer comment on installe le fil sur la machine à coudre, puis elle m’a dit: «Ça va, tu peux t’en aller maintenant!» Comme si je me mêlais de ce qui ne me regardait pas. Elle n’a plus besoin de moi. Et moi, je veux qu’on ait besoin de moi.»

Dans ce type de conflit, la mère éprouve souvent un fort sentiment de perte, explique Jennifer Connolly. Ce passage fait partie du processus de développement, pour l’une comme pour l’autre, mais le rejet ne dure jamais très longtemps. Si les mères arrivent à tenir le coup pendant quelques années, elles retrouvent généralement leur lien étroit avec leur fille lorsque celle-ci arrive à la fin de l’adolescence.

L’un des aspects les plus déconcertants pour une mère est cette manie qu’ont les filles de faire alterner critiques acerbes et besoin de proximité. Fiona, 12 ans, s’entend souvent rappeler par Nora, sa mère, qu’elle doit faire ses devoirs. Quand le niveau de frustration de la gamine atteint son comble, elle écrit une note:
«Je te hais. Je quitte cette maison pour ne plus jamais y revenir!»
Elle se précipite alors dans sa chambre, claque la porte et met de la musique. Puis elle ressort une demi-heure plus tard et vient traîner dans la cuisine pour y bavarder avec maman qui prépare le souper.
«Elle se conduit comme si rien ne s’était passé, dit Nora. Et moi, pendant ce temps, je suis toujours sous le choc.»

Il est important de ne pas prendre les «Je te hais» et «Tu es méchante» au premier degré. Ces expressions ne sont là que pour désamorcer une grande frustration et une émotion à fleur de peau. Sherry Beaumont recommande aux mères de ne pas suivre leur fille quand celle-ci tourne les talons. L’affronter quand elle est furieuse ne fait qu’aiguiser sa colère. Il vaut mieux lui donner le temps de se calmer. Jusqu’à ce qu’elle soit prête à faire la paix.

Selon une étude réalisée en 2004 par des chercheurs de l’université Cambridge, l’enjeu principal, dans le conflit mère-fille, n’est pas la lutte de pouvoir. La mère se lance dans la bagarre quand elle sent que sa fille la rejette, alors que la fille, elle, provoque la bagarre quand elle se sent critiquée ou pour prouver qu’elle chemine vers la maturité. Au lieu d’affronter un problème sur le mode crise, conseille Jennifer Connolly, la mère devrait dire:
«Je ne suis pas d’accord. Mais l’autobus va arriver. On parlera de tout ça plus tard.»

Attendez que le calme soit revenu pour exposer vos attentes, pour établir des règles claires et pour évoquer les conséquences de toute dérogation à ces règles.

D’après l’étude de Cambridge, les filles se disputent avec leur mère pour mettre celle-ci au courant de leurs nouveaux intérêts, de leurs talents, de leurs compétences.
En voiture, sur le chemin de l’école, Michele, 13 ans, met la musique à fond. C’est du rap.
«Tu aimes vraiment ça? demande la mère.
— Ouais, j’aime ça, répond Michele d’un ton cassant. C’est quoi ton problème?
— Tu trouves ça intéressant, ces Noirs qui font la liste de toutes les filles avec qui ils sont sortis?»
Michelle bondit.
«Tu es raciste!»
La mère, qui est d’ascendance jamaïcaine, est tellement sidérée qu’elle en reste bouche bée.

Même lorsque les filles savent que leurs arguments sont d’une logique contestable, elles peuvent s’obstiner comme des petits procureurs en jupon. Comme si elles voulaient améliorer leur talent pour le débat ou démontrer leurs capacités intellectuelles.

Tout cela ne veut pas dire que les fils sont plus faciles à élever que les filles. Le tempérament joue un rôle prépondérant. Certains garçons peuvent pousser la discussion jusqu’à ses limites. D’autres préfèrent se taire. Plutôt que de perdre leur souffle à négocier avec leurs parents, ils se contentent de faire ce qu’ils ont décidé de faire, quitte à affronter ensuite les conséquences de leurs actes. L’éventail de comportements, chez les filles, est tout aussi large.
Si vous avez une fille, il est fort probable que vous entrerez en conflit avec elle à un moment ou à un autre. Et que ce conflit s’envenimera au point de devenir très désagréable.

«L’astuce, c’est de ne pas se laisser prendre sur le plan émotif, même si elle fait tout pour vous mettre à bout», explique la thérapeute familiale Phillis Willer. Phillis a une fille de 20 ans et un garçon de 17 ans. «Ignorez les insultes personnelles. Quand votre fille lance le sempiternel «Les autres mères, elles...», accrochez-vous à votre décision.»

Les conflits sont souvent imprévisibles, mais les moments d’intimité le sont aussi. Récemment, j’ai demandé à Jocelyn pourquoi nous nous disputions autant. «Parce que je suis plus moi-même avec toi qu’avec n’importe qui d’autre, m’a-t-elle répondu. Et parce que je sais que tu peux le supporter. Tu dois le faire. Après tout, tu es ma mère.» Curieusement, j’ai pris ça comme un compliment.

 

 

 

 

 

 

 

     

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