
Et
si les mères préféraient leur
fils ?
Pas
d’effet miroir ni de rivalité. Avec cet
homme qu’elles ont porté, ce sera
une fusion à vie. Une relation pas toujours
assumée et une préférence encore
taboue.
Anne Lanchon
il est l’homme de sa vie, celui
qui l’aimera jusqu’à la fin de
ses jours, sans jamais lui faire de reproches. Elle
est en adoration devant lui, fût-il un assassin.
La relation mère-fils, magnifiée par
la littérature (Stendhal, Proust, Cohen…),
le cinéma (Almodóvar) et la peinture
(Vuillard), intéresse depuis peu les psychanalystes
qui, jusqu’à présent, s’étaient
surtout penchés sur les liens mère-fille
et père-fille. Une relation puissante, unique,
proche d’un amour inconditionnel.
Aucune mère n’admettra
qu’elle préfère son fils à
sa fille. Toutes, pourtant, reconnaissent qu’elles
entretiennent avec lui une relation différente,
moins complice mais plus fusionnelle, où la
séduction tient une grande place. Cela commence
bien avant la naissance et dure toute la vie.
Les naissances des garçons
ont toujours été accueillies avec plus
de joie, partout dans le monde. Mais pourquoi nous,
Occidentales et héritières du féminisme,
sommes-nous si fières de donner naissance à
un garçon ? N’aurions-nous pas évolué
d’un pouce sur ce point ? « Intellectuellement,
nous serions plutôt avant-gardistes, constate
Serge Hefez, psychiatre et psychanalyste (auteur de
"Quand la famille s’emmêle"
- Hachette Littératures, 2004). Mais psychiquement,
nous sommes plutôt rétrogrades et peinons
à nous détacher des représentations
ancestrales. »
Une
revanche sur le destin
Autrement dit, les femmes se comporteraient elles
aussi, inconsciemment, de manière misogyne.
Peut-être même qu’avec leurs fils
elles tiendraient l’occasion de prendre leur
revanche sur le destin, d’accomplir ce qu’elles-mêmes
n’ont pu réaliser en tant que femmes,
comme l’écrit Alain Braconnier dans son
dernier livre : pratiquer un sport violent, entreprendre
de longues études, ou encore multiplier les
rencontres amoureuses…
Aldo Naouri (auteur des "Filles
et leurs mères" - Odile Jacob, 2000),
pédiatre formé à la psychanalyse,
avance une autre explication : « Si une femme
a entretenu avec sa mère des rapports difficiles,
elle préférera mettre au monde un fils
et inventer. Le garçon, c’est l’inconnu
pour elle, mais elle a trop peur d’éventuellement
reproduire avec une fille les erreurs que sa mère
a commises avec elle. Si, en revanche, elle a vécu
avec sa mère des relations sereines, ou si
elle a souffert au sein d’une fratrie composée
de garçons, sans doute donnera-t-elle naissance
à une fille. L’histoire d’une femme
conditionne le sexe de son enfant, j’en suis
intimement persuadé. »
Le
pouvoir du pénis
Caresses, baisers, mots tendres : toutes les mères
entretiennent une relation très fusionnelle
avec leur bébé, qu’il s’agisse
d’une fille ou d’un garçon. Les
éthologues constatent cependant que leur comportement
n’est pas rigoureusement identique dans les
deux cas. Les mères allaitent plus longtemps
les fils, elles les tiennent plus serrés contre
leur corps, leur parlent moins mais les caressent
davantage. Elles s’adaptent aussi plutôt
facilement à leur rythme biologique, les nourrissent
plus volontiers "à la demande", et
à l’inverse, tendent à soumettre
leurs filles à leur propre rythme…
Mais qu’ont-ils donc de plus,
ces "petits mecs", pour que leurs mères
se mettent à leur service dès la naissance
? La réponse est d’une évidence
criante : un pénis, qui, selon Freud, manquerait
cruellement aux femmes et devant lequel, il faut l’avouer,
elles seraient assez émerveillées. Dire
qu’elles ont porté, neuf mois durant,
un sexe d’homme dans leur ventre !
« Le petit garçon est
un enfant mâle qui naît de la chair d’une
femme, explique Christiane Olivier, psychanalyste
(auteur des "Enfants de Jocaste : l’empreinte
de la mère" - Denoël, 2003) : il
réalise le mariage parfait des deux sexes et
complète, inconsciemment, sa mère. D’où
le caractère unique et exceptionnel du lien
qui les unit. »
L’ouverture
à un autre univers
Un garçon ne se contente pas d’être
différent physiquement. Il l’est également
par son caractère, ce qui déstabilise
parfois sa mère. Elle n’apprécie
pas toujours ses jeux, qu’elle juge violents
ou primitifs, ne comprend pas ses colères et
son peu de motivation scolaire, est fatiguée
par son agitation. Bref, elle ne se retrouve pas en
lui. Ce qui ne l’empêche pas de l’aimer,
bien au contraire. « Mon fils m’en fait
voir de toutes les couleurs », se plaignent
beaucoup de mères, sur un ton attendri qui
contredit totalement leur propos. « Avec Alice,
12 ans, j’ai une relation d’identité,
une relation-miroir, analyse Sophie, 39 ans. Je me
reconnais au même âge, je comprends ses
interrogations, j’y réponds facilement.
Avec Robin, 9 ans, je suis dans une relation d’altérité
: je découvre au fur et à mesure, je
m’adapte. C’est assez fascinant : il m’ouvre
à un autre univers. »
Malgré ces différences,
grâce à elles peut-être, les mères
acceptent les fils tels qu’ils sont, avec leurs
leurs défauts, au point de se montrer souvent
plus tolérantes avec eux qu’avec leurs
sœurs.
Une
relation plus sereine
Aucune rivalité ne vient finalement entamer
le lien mère-fils, qui semble indéfectible.
L’adolescente attire les regards des hommes
et, de ce fait, signe le vieillissement de sa mère
: ce n’est plus elle que l’on admire,
mais sa fille. Une fille, par ailleurs, a besoin de
se détacher de sa mère pour affirmer
son identité, ce qui ne se fait pas sans une
certaine violence. Elle lui ressemble tellement !
« Les garçons doivent également
se détacher de leur mère, précise
Serge Hefez, mais ils sont plus sereins vis-à-vis
de ce premier objet d’amour. Rien ne les empêche
de le conserver et de lui en superposer un second.
C’est leur sexualité qui est en jeu,
pas leur identité, ce qui rend la séparation
moins douloureuse. »
De nombreuses mères rechignent
pourtant à prendre leurs distances. Elles ont
tort. Aimer un enfant, c’est accepter un jour
de renoncer à ces liens qui le rendent dépendant
d’elles. Les divans des psys sont envahis par
des hommes qui n’ont pas rompu le cordon ombilical.
« L’amour d’un enfant comble tellement
une femme que celui de son conjoint lui semble bien
fade en comparaison, constate Aldo Naouri. Il est
temps de revaloriser la place du père dans
les familles, pour rendre à la femme sa féminité
et briser le lien fusionnel qu’elle a avec ses
enfants. » Passé l’adolescence,
il est temps que la mère, peu à peu,
cède à nouveau le pas à la femme.
UN
GARCON A TOUT PRIX :
Depuis toujours et dans tous les pays, la naissance
d’un garçon a été accueillie
avec plus de joie que celle d’une fille. Cela
s’explique en partie par des facteurs culturels
: transmission du nom et des biens, rôle du
chef de famille et prise en charge des parents vieillissants.
En
Chine et, dans une moindre mesure, en Inde, cette
préférence bouleverse l’équilibre
démographique depuis les années 1980
: le ratio des naissances, cent cinq garçons
pour cent filles, jusqu’alors immuable, est
en train d’augmenter en faveur des premiers.
La politique de contrôle des naissances a poussé
les parents à choisir et à vouloir un
fils en priorité. Plus que l’infanticide,
pratique difficilement quantifiable, c’est la
diffusion massive de l’échographie qui
a accéléré le changement. Plusieurs
avortements peuvent ainsi précéder la
naissance d’un garçon. En France, outre
le désir dominant d’avoir une paire garçon-fille,
une légère préférence
existe aussi (lire l’article de Gilles Pison
surle site de l’Institut national d’études
démographiques : www.ined.fr/publications/pop_et_soc/pes404).
A cette différence près
que les couples recourent à une naissance supplémentaire
pour avoir un garçon, au lieu de pratiquer
l’avortement sélectif…
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