La
fièvre acheteuse
Psychologue clinicien et auteur de "J'achète
(trop) et j'aime ça", Claude Boutin décrypte
ce qui se cache derrière certains achats impulsifs.
Acheter
beaucoup, est-ce vraiment une pathologie ? N'est-ce
pas simplement de la frivolité ?
Pour
la très grande majorité des gens, la
consommation relève de la frivolité,
pas de la pathologie. Franchement, qui a besoin d’un
vêtement griffé, ou d’une montre
de collection ? Personne. Pourtant, certains vont
à l’étranger dans le but de dénicher
le dernier article mode Prada ou la dernière
pièce de collection Cartier. Ces gens consomment
beaucoup, mais ils ne sont pas nécessairement
malades pour autant. Plusieurs apprécient le
beau, le bon, le différent, et le suprême
! Je suis d’avis que le shopping, lorsqu’il
est fait à la mesure de ses moyens, est une
activité de loisir comme le golf, le ski alpin,
ou la lecture. Mais, comme il procure une source de
plaisir, de fierté, et d’apaisement,
le shopping peut devenir une dépendance. Et
de cela, il faut s’en préoccuper.
Cette dépendance est donc bien réelle
?
Quelques
études s’entendent pour dire qu’il
y aurait environ 1 % de la population générale
qui serait aux prises avec un problème d’achats
compulsifs, dont 80 à 95 % seraient des femmes.
Cela explique pourquoi mon livre s’adresse plus
spécifiquement aux femmes. Mais, qu’est-ce
qu’une dépendance ? À partir de
quand 'j’achète trop' devient-il trop
? La frontière entre la passion et la pathologie
est souvent difficile à tirer. Cependant, il
existe trois repères simples qui sont une sonnette
d’alarme. Une personne risque de développer
un problème lorsqu’elle pense de plus
en plus souvent à ses achats. Certains spécialistes
parlent alors d’obsession envers les achats.
En plus d’être préoccupée
par ses achats, la personne dépendante perd
de plus en plus le contrôle : elle achète
pour acheter. Elle se retrouve rapidement dans un
paradoxe qui lui fait vivre une forte culpabilité,
mais elle se sent incapable de résister à
ses envies d’acheter.
Comment
prendre conscience de cette dépendance ?
Votre
budget est probablement le repère le plus simple
: ça ne ment jamais ! Mais, puisque tout n’est
pas qu’une question d’argent, d’autres
indices existent. Avez-vous commencé à
mentir à propos de vos achats ? Vous sentez-vous
coupable d’acheter ce que vous achetez? Vous
arrive-t-il de regretter certains achats au point
de les cacher, les donner ou même les jeter
? Avez-vous de la difficulté à refuser
les offres postales ? Certains proches vous sermonnent-ils
quant à vos achats ? Et, au fond de vous, ressentez-vous
un malaise quant à votre propre façon
de consommer ? Dès que le shopping fait vivre
une détresse personnelle, il y a lieu de croire
qu’il est devenu problématique.
L'achat
compulsif est-il un phénomène typiquement
féminin ?
Comme
je l'ai dit, il y a davantage de femmes que d’hommes
aux prises avec un problème d’achats.
Il importe toutefois de réaliser que la socialisation
des femmes passe souvent par le shopping : c’est
une activité prisée dès le plus
jeune âge par une grande majorité d’adolescentes.
Cela pourrait expliquer une plus grande vulnérabilité.
Les femmes consomment différemment des hommes.
Elles se tournent davantage vers de petits objets
qui rehaussent l’image du corps : souliers,
parfums, bijoux, etc. Pour leur part, les hommes privilégieraient
les objets fonctionnels (outils, chaises, voitures,
etc.). Cela étant dit, il existe de tout, il
serait donc dommage de s’en tenir à ses
généralisations.
Quelle
est la nature du plaisir que procure un achat ?
Le
plaisir est une dimension encore mal définie.
Dans mon livre, chaque acheteuse a la possibilité
d’identifier son style, et ainsi de mieux comprendre
ce qui la pousse à consommer. Pour certaines
acheteuses sensuelles, le plaisir du shopping relève
presque par moment de l’orgasme. Elles en deviennent
étourdies de plaisir. Les acheteuses raffinées
y trouvent un plaisir s’apparentant davantage
à la fierté. Quant aux acheteuses intenses,
elles profitent d’un répit à leur
insécurité par le biais des achats.
Évidemment, une personne qui ressent physiquement
l’émotion du plaisir lorsqu’elle
fait des achats sera davantage portée à
en faire d’autres. Les gens aiment cette sensation
de plaisir, ils veulent donc la reproduire.
Quelles
en sont les conséquences négatives ?
Les
conséquences aux achats compulsifs peuvent
devenir très lourdes. L’endettement,
les emprunts, les mensonges, la honte, la culpabilité,
les pertes d’amis, l’éclatement
familial, l’insomnie, la saisie des biens, la
négligence parentale, et les paniques en sont
des exemples. Malheureusement, les possibilités
de crédits retardent parfois l’explosion
du problème, et font même qu’il
empire. La honte entraîne le repli sur soi.
Les acheteuses compulsives n’ont pas tendance
à en parler ouvertement. Pourtant, ce problème
n’est pas plus honteux qu’un problème
d’alcool ou de jeu. C’est en brisant le
mur du silence qu’on augmente les chances de
rompre le cycle des conséquences négatives.
Existe-t-il
un profil type de l'acheteuse ?
Si
on se laisse aller à généraliser,
il semblerait que l’acheteuse compulsive typique
aurait entre 30 et 40 ans. Son problème aurait
débuté à l’adolescence,
et il serait devenu chronique depuis une dizaine d’années.
Son impulsion d’acheter durerait à chaque
fois environ une heure. Selon ce profil, cette acheteuse
utiliserait peu les biens qu’elle achète
avec ses multiples cartes de crédit. Elle aurait
tendance à faire les boutiques en solitaire,
et à faire plusieurs cadeaux. Ses achats lui
serviraient souvent à combattre une humeur
triste. Évidemment, beaucoup d’autres
profils existent.
Comment
résister aux achats impulsifs ?
Dans
mon livre, la lectrice apprend à différencier
les sentiments et émotions qui la dominent
pour mieux résister aux futurs achats impulsifs.
Par le biais d’un petit test, l’acheteuse
identifie son style. Elle se fait même offrir
une carte de répit qui lui résume l’essence
de son profil, des émotions dont elle est accro,
et des sentiments qui la ramènent sournoisement
vers les magasins. Il existe trois cartes de répit
: la diva, la plaisir express, et la plaster card.
Ces cartes aident l’acheteuse à résister
aux impulsions d’acheter.
Quel genre d'acheteur êtes-vous ?
Je
suis un grand passionné de shopping lorsqu’il
s’agit de vêtements et de chaussures.
Pour le reste, je suis tout ce qu’il y a de
très raisonnable. Selon mon test, je suis un
acheteur sensuel et raffiné : j’ai du
plaisir à porter de belles choses.