Les Blogs
Journal
intime ?
Au
départ, le blog est la contraction de Web log,
journal sur la toile en bon français. Des journaux
plus ou moins intimes que les internautes peuvent
mettre en ligne, et donc consultables par n’importe
qui. Mais le terme journal intime n’est peut-être
pas le plus approprié. Car si certains, comme
Zéro clope, Zéro taffe, illustre blog
collectif de Doctissimo, confient au jour le jour
les angoisses et petits bonheurs quotidiens des drogués
à la nicotine, d’autres y trouvent une
tribune, un lieu d’expression. Les professionnels,
comme Alain Juppé ou Dominique Stauss-Kahn
pour ne citer qu’eux, n’ont pas tardé
à y trouver leur compte, mais certains inconnus
se sont improvisés grand reporters ou leaders
d’opinion avec un succès inattendu, comme
cet Irakien durant la dernière guerre du golfe,
qui faisait contrepoids des mensonges officiels, ou
le sulfureux Matt Drudge, dont les chroniques populistes
font trembler les élites américaines.
Un site perso, en plus simple !
Si
au départ les blogs pouvaient ressembler à
une succession de petites notes, aujourd’hui
ils se sont beaucoup améliorés. On peut
maintenant contruire une navigation, une mise en page
personnelle, ajouter des photos, des applications,
des vidéos, etc. Bref, il s’agit de plus
en plus d’un vrai site personnel sophistiqué,
pour tous ceux qui ne maîtrisent pas les outils
html, et qui ne possèdent pas d’hébergeur.
Le blog est la solution idéale pour créer
des pages et les mettre sur Internet gratuitement.
Un moyen de démocratiser la toile en quelque
sorte.
Victime de son succès ?
Au
fur et à mesure de sa diffusion dans la société,
le phénomène a bien sûr posé
de nouveaux problèmes. Ainsi, les accusations
de diffamation commencent à apparaître,
car les auteurs de blogs ne sont pas à l’abri
de la Loi : il est interdit d’insulter les gens
ou de les diffamer, ou de copier des créations
d’auteurs, que ce soit sur le net ou ailleurs…
Certains ados ont été exclus de leur
établissement pour avoir insulté leurs
profs sur leurs blogs. Un bon conseil : s’il
faut penser tout ce qu’on écrit, mieux
vaut ne pas écrire tout ce que l’on pense.
Par ailleurs, les auteurs eux-mêmes peuvent
parfois se piéger, tentés de se livrer
sans retenue, tout excités par leur désir
de notoriété, mais en oubliant que leurs
textes ou leurs photos peuvent se retrouver associés
à leur nom des années plus tard.
Chacun
sa vérité
Les blogs sont définitivement devenus un formidable
moyen de partager ses idées et ses opinions.
Un contrepoids aux médias traditionnels, qui
proposent une vision alternative. Aujourd’hui,
l’homme de la rue peut commenter l’actualité
et donner une autre vision des événements.
Certes, cela va de la simple brève de comptoir
à l’analyse socio-économique pour
experts avertis. Mais c’est précisément
ce label "Mr tout le monde", peu suspect
des "manipulations" ou des "déformations"
qu’on reproche aux médias, qui leur donne
leur valeur.
Doctissimo
Le journal intime de la génération numérique
Un blog s'ouvre toutes les douze secondes. Avec 2,5
millions d'adolescents accros, la Franceest championne
du journal intime sur Internet. Exhibitions, confessions,
révélations : décryptage d'un
phénomène de génération.
Bienvenue sur la planète Skyblog, le plus grand
site d'hébergement de blogs français.
Planète, c'est bien le mot qui convient pour
qualifier cette sphère communautaire de 2,5
millions de blogueurs, en croissance exponentielle,
dont le gros bataillon est composé d'ados et
de préados. Des jeunes pressés d'exhiber
sur le Net qui les tourments de sa puberté,
qui les photos de son (sa) fiancé(e), de son
idole du moment, de sa « tribu » d'amis,
de ses soirées arrosées... Une «
génération numérique »
acharnée à massacrer sans vergogne orthographe
et grammaire pour goûter aux délices
de l'épanchement écrit.
Les
blogs ont pris une telle ampleur qu'il n'est plus
question de classer ce phénomène au
rang des lubies adolescentes. De vraies questions
se posent : comment expliquer cette frénésie
à vouloir parler de soi sous couvert d'anonymat
? Anonymat très relatif, parfois. Qu'ont-ils
donc à se dire, ces jeunes qui, déjà,
par ailleurs, ne cessent de s'envoyer des SMS ? Qu'écrivent-ils
donc de si important, eux que l'on disait inféodés
à la suprématie de l'image, incapables
d'aligner trois phrases, perdus à jamais pour
la lecture ? Une petite balade sur le Web s'impose.
A vos souris !
Elle
se surnomme Softissjournal. Sur son blog, ersatz de
journal intime en forme de collage baroque de textes
irréfléchis et de photos insignifiantes,
elle rédige soudain un long poème dont
voici la dernière strophe : « Ma jupe
tombée par terre/Ton jean déjà
ouvert/J'étais épouvantée/Mais
toi, tu riais/Je t'aimais, tu sais/Et ma virginité/Je
te l'aurais donnée/Si tu avais pensé
à me la demander/Avant de me violer ! »
Confession réelle d'un viol impuni ? Ou simple
fantasme d'une adolescente légèrement
déboussolée ? Le blog ne répond
pas. Deux clics plus loin, sur la page d'accueil de
Skyblog. com, on tombe sur le Top 7 jours, «
les blogs les plus consultés de la semaine
» : « beaux gosses 2005 » s'affiche
en tête. Là défilent des centaines
de photos de jeunes hommes postés par eux-mêmes
depuis les quatre coins de la France. Un concours
de « belles gueules ». Narcissique ? O
combien... Et les filles adorent ça ! Chaque
photo est assortie de centaines - parfois de milliers
! - de commentaires qu'on imagine féminins.
Petit échantillon en « français
texto » : « tro bo », « franchement,
tes trop cracan » ou le moins enthousiaste «
t mignon mé sans + ».
On
pourrait poursuivre l'énumération à
l'infini, aucune classification ne s'impose d'évidence.
Les torchons se mélangent aux serviettes, le
sel au sucre, le miel au pétrole... Les skyblogs
sont aussi divers que la nature humaine. « Certes,
le pire se mêle au meilleur. Mais qu'importe,
c'est le tout qui est formidable ! » s'enthousiasme
Pierre Bellanger. Le patron de Skyrock, la station
rap et R'n'B, a largement contribué à
populariser le blog en France. Lancé en décembre
2002, Skyblog. com a été conçu
selon un schéma directeur précis : le
moins doué des internautes doit pouvoir se
« construire » un blog en trois coups
de cuiller à pot (voir encadré ci-dessous).
Autrement plus facile, en tout cas, que de créer
une page personnelle sur la Toile...
10
000 blogs créés par jour. Les premiers
skyblogueurs furent les auditeurs de la radio, des
passionnés de rap, très vite rejoints
par les amateurs de rock gothique. Mais rapidement,
le succès de Skyblog dépasse de très
loin les frontières de la musique et les espérances
de son créateur : « Je hurlais au succès
au 100 000e blog créé ! Comment pouvais-je
imaginer la suite ? » raconte l'« agitateur
d'idées » Bellanger.
Le site de Skyrock cavale vers les 2,5 millions d'internautes,
à raison de 10 000 blogs créés
par jour. Un chiffre résume l'ampleur de l'engouement
: il se crée 1 skyblog toutes les douze secondes
! La communauté Skyblog a déjà
publié 107,9 millions d'articles, et ceux-ci
ont suscité 147,8 millions de commentaires.
Car c'est tout le sel du blog : écrire pour
être lu ! Par son voisin, ses parents, ses amis
ou par des anonymes...
Plus
fort encore : cette expansion fulgurante, presque
inimaginable, du site français se répercute
sur les statistiques mondiales. Selon diverses données
(difficilement comparables), les spécialistes
estiment entre 12 et 34 millions le nombre de blogs
sur la Toile. Ce qui signifie qu'à eux seuls
les skyblogs pèseraient entre 8 et 22 % de
la blogsphère mondiale !
Aux
Etats-Unis, où le phénomène des
blogs est déjà bien ancré dans
les moeurs, le cabinet Preview en recensait 8 millions
fin 2004. Le ministère de la Francophonie devrait
se réjouir que la langue de Molière
soit devenue, en quelques années, la deuxième
langue de la « blogsphère » derrière
l'anglais. Et dire que ce regain de vitalité
du français sur le Web est en grande partie
due à Skyrock, cette radio qui l'écorche
tellement sur ses ondes !
Naturellement,
le phénomène n'échappe pas à
la loupe des scientifiques. Le CNRS veut étudier
la place des blogs dans la société française.
Une étude approfondie est actuellement menée
sous la houlette de la sociologue Dominique Pasquier.
Ça tombe bien, Pierre Bellanger conserve tout.
Mais ce qui s'appelle tout ! Pas un article publié
sur Skyblog n'échappe à son stockage
méticuleux. Un trésor jalousement gardé.
La mémoire de Skyblog repose, en effet, sur
des bandes magnétiques capables de contenir
de gigantesques données. Pour plus de précaution,
ces bandes sont entreposées dans un coffre
ignifugé dont l'emplacement relève du
secret d'Etat ! « Cette somme de mots et d'images
constitue un témoignage unique de ce qu'une
génération pense, écrit, confie.
Imaginez plus tard la richesse de ce matériel
pour l'historien qui voudra sepencher sur ce que les
jeunes gens avaient dans la tête en 2005 ! Pour
la première fois dans l'Histoire, cette nouvelle
génération s'est affranchie de la tutelle
de toutes les élites adultes pour s'adresser
directement à elle-même, à tout
moment, et en tout lieu. »
Une
révolution dont notre vieux pays de droit a
d'ailleurs senti les premières secousses juridiques.
Car si la liberté d'expression des skyblogueurs
est vaste, les abus commis sont légion. Ironie
de l'histoire, Skyrock s'est d'ailleurs retrouvée
dans la position de l'arroseur arrosé... «
Au début, notre site était pollué
par des "skyfucks". Notre marque était
attaquée sur notre propre site. C'est ce qui
nous a incités à réfléchir
à une manière de contrôler les
choses sans étouffer l'expression »,
confie Jérôme Aguesse, le directeur de
la production Web chez Skyrock.
Une
censure stricte. Deux options étaient envisageables
: contrôle a priori ou censure a posteriori.
Les sites Nioki ou Freever, modestes concurrents de
Skyblog, procèdent à une vérification
avant publication. Fastidieux ? Trop coûteux,
surtout. L'équipe de Skyblog a opté,
elle, pour une régulation plus souple qui combine
l'autocontrôle, le filtrage par mot clé
et le visionnage manuel des images (voir encadré
ci-dessus).
Autocontrôle ? Concrètement, chaque page
Web du site possède une icône Cybercop,
en bas à gauche. Si un lecteur se sent heurté
par un propos ou une photo, il lui suffit de cliquer
sur Cybercop pour alerter les modérateurs de
Skyblog. Le document est traité dans les quarante-huit
heures. En cas de problème, les cybercops de
Sky n'hésitent pas à appliquer la censure
la plus stricte : une soixantaine de blogs sont fermés
chaque jour. C'est donc moins de 1 % des blogs qui
pose véritablement problème.
«
Grâce à ce système, les extrêmes
se neutralisent en se dénonçant les
uns les autres », souligne Jérôme
Aguesse. De ce point de vue, la planète Skyblog
reproduit tous les conflits de la planète Terre,
à commencer par celui qui embrase le Moyen-Orient
depuis cinquante ans. Les blogueurs propalestiniens
dénoncent avec zèle les excès
de langage des blogueurs pro-israéliens. Et
réciproquement. Le plus grave des conflits
coudoie le plus trivial. Les cybercops sont ainsi
appelés à réguler les échanges
d'insultes entre supporters du PSG et de l'OM, prompts
à se dénoncer mutuellement. A chacun
sa guerre...
Mais,
à mesure que les moins de 25 ans se sont emparés
de l'outil Skyblog, d'autres dérives sont apparues.
L'usage abusif de photos de chanteurs non libres de
droits, par exemple. Alors que n'importe quel tribunal
vous dira que c'est parfaitement illégal, la
plupart des maisons de disques n'ont pas bronché.
Elles ont compris tout leur intérêt :
le fan relaie la notoriété de l'artiste.
Certaines ont même créé leur blog
« officiel » pour soutenir la promo de
sortie d'album... A noter une exception dans ce domaine.
Début 2003, l'agent d'Estelle Hallyday est
intervenu pour que soient instantanément retirées
les photos de sa cliente. Les censeurs de Skyblog
ont fait le nécessaire.
Mais
une autre innovation technique est venue élargir
le champ des outrages : les appareils photo intégrés
aux mobiles. Ce gadget, lâché entre des
mains adolescentes et pas toujours bien intentionnées,
a provoqué des ravages, ruiné des réputations,
brisé des trajectoires scolaires ! Il est tentant
pour un petit copain plaqué de se venger en
publiant sur son blog les clichés dénudés,
voire scabreux, de son ancienne dulcinée. Bien
entendu, le blog en question fait le tour du collège
ou du lycée en moins de temps qu'il n'en faut
pour le dire, obligeant parfois la malheureuse à
changer d'établissement... Et comme le sort
est parfois malicieux, parmi les premières
victimes de ce genre de guet-apens, on trouve la fille
d'un célèbre patron... d'une société
qui vend des téléphones mobiles !
Nul
n'en sera surpris, dans ce système libertaire,
les profs ne sont pas épargnés. Brocardés,
diffamés, ils subissent, eux aussi, des «
agressions photographiques ». Le mobile, conjugué
au blog (les deux communiquent sur simple clic !),
a transformé la salle de classe, autrefois
lieu clos où se dispensait le savoir, en véritable
« passoire numérique ». Rien ne
s'y perd et tout s'y transmet, pourrait-on dire en
travestissant le principe de Lavoisier. « Une
prof qui aurait le malheur d'avoir des grosses fesses
n'aura plus jamais aucune garantie contre le fait
que, sitôt qu'elle se tournera pour écrire
au tableau, un petit malin la prendra en photo. Moins
de deux minutes plus tard, son postérieur sera
fixé sur un blog. Mais est-ce si grave ? »
tempère Pierre Bellanger. Jusqu'à présent,
aucun enseignant n'a porté plainte. «
Disons que j'ai dissuadé certains de le faire,
précise Jérôme Aguesse. Nous avons
fermé les blogs diffamatoires et l'affaire
en est restée là. » La liberté
d'expression et ses limites, voilà ce que les
enseignants devront ajouter au programme scolaire
dans les années à venir. D'autant que
certains très jeunes blogueurs n'ont pas toujours
conscience que ce qu'ils écrivent sur leur
ordinateur peut être lu par n'importe qui...
Et, en particulier, par des pervers.
Là
comme ailleurs, les pédophiles rôdent.
Skyrock s'en est préoccupée très
tôt. Les autorités sont alertées
chaque fois que des mots clés de l'univers
pédophile sont écrits sur un skyblog.
La technologie du Net se met ainsi au service de la
cybertraque... Big Brother ? Oui ! Mais pour le meilleur.
Pour
le meilleur, ces journaux intimes exposés à
tous vents ? Le 25 février, Clémence,
14 ans, et Noémie, 15 ans, disparaissaient
après l'école, au cap Blanc-Nez, près
de Calais. Les gendarmes ont retrouvé le corps
de Noémie au pied d'une falaise. Elle avait
laissé une lettre indiquant ses funèbres
intentions. Sur son skyblog, sa copine Clémence
avait exprimé, depuis plusieurs semaines, son
mal de vivre et ses pulsions suicidaires. La jeune
fille demeure introuvable...
La
cybersurveillance des suicides. Certains journaux
ont cru bon, au moment de cette triste affaire, de
faire le procès des blogs. Tirant les leçons
de ce drame, Skyrock a passé un accord de coopération
avec l'association d'aide La Note bleue, dont les
psychologues ont analysé le contenu des journaux
intimes publiés en ligne. Ils ont distingué
les cinq étapes qui conduisent au passage à
l'acte. En fait, plus le vocabulaire devient allégorique
(« grand départ », « dernier
voyage »), plus l'adolescent s'approche du gouffre.
Si bien que les cyberpsys savent à quel stade
de désespoir se trouve l'internaute. Ils interviennent
avant l'issue fatale en proposant, via le blog, un
soutien discret.
Certes,
on ne saura jamais combien de suicides cette cybersurveillance
a permis d'éviter. Une seule certitude, néanmoins
: avant les blogs, certaines douleurs demeuraient
secrètes à jamais. Aujourd'hui, elles
s'expriment. Mais voulons-nous les entendre ?
Le point.fr