


L’enfant imaginaire
Avant d’être un être de chair, le bébé
est d’abord un rêve qui habite l’esprit de ses
parents. Un rêve que n’interrompt pas la naissance,
même si elle le concrétise et parfois l’abime.
Les relations humaines se fondent, s’entretiennent, s’unissent
et se désunissent par l’intermédiaire d’images
créées par chacun au sujet de l’autre. On
ne réagit pas seulement au comportement de son partenaire,
mais également aux intentions qu’on lui prête
en fonction de son image, changeante, que l’on s’en
fait.
La contrainte qu’exerce cette imagerie sur le destin des
relations est particulièrement forte dans la relation qui
s’établit entre parents et enfants. On a pu dire
que l’enfant naissait d’abord dans la tête,
parce que l’on s’est rendu compte que l’image
d’un enfant attire toute une série de désirs,
d’idéaux et même d’effigie des personnages
importantes dans la vie des parents. Pour que le désir
de l’enfant soit à la fois si impérieux et
quasiment universel, c’est bien que l’enfant à
venir est porteur de promesses extraordinairement valorisées.
C’est ce qui fait de lui –comme d’une personne
dont on est amoureux- un fantastique fabriquant d’illusions.
Les parents croient que le bébé est vierge de toute
empreinte, qu’il est un être neuf, sans contentieux,
permettant permettant l’illusion d’une réalisation
future de rêves parentaux restés en latence. Il est
promesse de renouveau et s’offre comme une cire que les
parents façonneraient selon leurs désirs, suivant
leur ambition éducative. Ainsi, il devient garant de la
toute puissance des parents qui, tel le pygmalion de la mythologie,
verraient s’animer l’être qu’ils ont imaginé.
C’est ainsi que les images les plus conscientes des futurs
parents sont auréolées de cette idéalisation,
à la fois naïve, touchante et indispensable. On retrouve
souvent cette idéalisation après la naissance dans
les qualificatifs qui désignent le bébé :
il a un front intelligent, des yeux charmeurs, une robustesse
à toute épreuve te d’autres qualités
admirables qui ont un rôle important d’assurer l’attachement
des parents.
A cet enfant imaginaire, paré de toutes les qualités,
fait suite l’enfant réel. Et ce passage peut être
heureux comme il peut être une rupture douloureuse. Normalement,
les parents tombent amoureux de leur bébé, ce qui
leur permet de lui pardonner son égoïsme effréné,
ses caprices, son exigence d’être servi à toute
heure jusqu’à rendre ses parents insomniaques. Mais
il arrive que le bébé déçoive : son
apparence physique, son sexe, puis son comportement, peuvent rompre
le charme et frustrer les parents dans leurs rêves de perfection.
La désillusion qui en résulte est d’autant
plus sévère chez des parents dont les attentes étaient
hautement irréalistes. Certains parents, par exemple, attendent
du bébé qu’il les aime, et deviennent très
frustrés lorsqu’l constatent que le bébé
ne leur offre pas les modes d’affection qu’ils seraient
en droit d’attendre d’un adulte. Bien des parents
attendent ainsi de leur bébé des performances affectives
d’adultes et leur déception peut devenir de la haine,
du rejet quand ils réalisent que ce sont eux les dispensateurs
d’amour et leur enfant le demandeur.
L’image de la relation parents-enfant est l’objet
d’une forme de culte aux proportions quasi-mythiques dans
notre culture : on attend des parents et des bébés
qu’ils vivent un amour parfait, comblant tous les partenaires
dans une forme de relation sans nuage, qui serait une exception
absolue dans l’ensemble des relations humaines.
Cette version idéalisée du bébé et
de sa mère est la plus forte parmi celles du bébé
imaginaire : dans l’idéalisation massive, elle occulte
les vicissitudes de l’attachement qui peuvent aller de l’indifférence
à l’amour fou.


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