
Les
crèche : très loin de la parité !
Paris,
XIe arrondissement, 9 heures du matin. Dans la crèche parentale
commence le va-et-vient de parents chargés d'enfants. Ici
on prend le temps d'un dernier câlin, puis d'un autre encore.
Derek enveloppe son fils Emilio, un an et demi, terrassé
de mélancolie. Elric agite ses mains en pure perte avant
de partir : son fils Luis Ismael est occupé à autre
chose. Joshua, de retour de quinze jours de vacances en famille
à l'île Maurice, hurle à l'abandon parental,
face contre terre. Jean-Sébastien Wilpert le laisse quelques
instants, avant de l'installer sur lui pour l'apaiser sans contrainte.
Il est éducateur de jeunes enfants et responsable de cette
structure associative gérée par les parents. Des
parents très présents, qui se libèrent une
demi-journée par semaine à tour de rôle pour
compléter l'équipe de quatre professionnels et une
stagiaire. Soit 7 adultes pour 14 enfants, autant d'hommes que
de femmes, de garçons que de filles. Ici, la place des
pères est une évidence, tout comme la présence
de Jean-Sébastien Wilpert aux commandes. L'épineuse
question de la parité dans la petite enfance est réglée.
Dupe.
Jean-Sébastien
Wilpert, 34 ans, n'est pas dupe. Il a travaillé dans des
crèches collectives, municipales ou départementales,
et s'y est senti «déplacé, quasiment obscène.
Dans cet univers féminin, il n'y a pas de place pour les
hommes».
Pour
Nicolas Murcier, ex-éducateur et chercheur sur la parité
dans la petite enfance, la présence des hommes est un enjeu
de société : «Les mères sont surresponsabilisées.
Si les enfants voient suffisamment d'hommes changer des couches
et faire le ménage, il y a peut-être une chance de
redéfinir les rôles masculin et féminin.»
On en est loin : le secteur de la petite enfance compte seulement
3 % d'hommes. Ils sont rares, recherchés et, dans le même
temps, suspectés. «Il y a une panique morale de notre
société autour de la pédophilie, estime Nicolas
Murcier. Les hommes souffrent de regards implicites quand ils
manipulent le corps des enfants. Et d'interdictions explicites
: de changer les enfants, de faire leur toilette ou de surveiller
la sieste. C'est du sexisme ! Et sans doute un moyen de limiter
l'accession des hommes au champ de la petite enfance.»
Bruno
Lehours, 40 ans, fut cuisinier dans une première vie. Un
passage par une crèche lui a révélé
de vraies prédispositions pour la petite enfance. Depuis
treize ans, il travaille en Seine-Saint-Denis. Il est aujourd'hui
en poste à la crèche départementale de Bondy,
qui accueille 75 enfants. Son parcours est doublement atypique
: les rares hommes éducateurs de jeunes enfants prennent
très vite du galon, à distance des enfants. Lui
aime le terrain, tout près du sol, à hauteur des
tout-petits.
Il jure ne rien renier de sa masculinité. La voix, tout
d'abord. La directrice de la crèche, Sandrine Belkaïm,
a eu un peu de mal à s'y faire : «Au début,
je ne parvenais jamais à discerner s'il parlait aux enfants
ou s'il leur donnait des ordres.» Bruno concède :
«Je suis sans doute plus ferme, moins dans la négociation
qu'une femme. Mais les enfants ne m'en veulent jamais. Si je voyais
de la peur dans leurs yeux, j'arrêterais ce métier
tout de suite.»
Dans la pièce d'à côté, Yannis, 3 ans,
vient de lancer des chaises à la figure de ses camarades.
L'éducatrice l'amène auprès de Bruno. Il
prend doucement l'enfant sur ses genoux et lui rappelle que le
lancer de chaises peut s'avérer douloureux pour les copains.
Bruno assume son rôle archétypique d'homme dans un
milieu de femmes. Il incarne la règle.
Remous
Dehors,
ce sont les quartiers nord de Bondy, des barres d'immeubles où
les crépis déclinent à l'infini les nuances
du gris. La crèche colorée se tient bien droite
dans le remous. On y trouve autant de parents aimants qu'ailleurs,
beaucoup de pères coups de vent, de mères seules.
Comme Faty, 23 ans, mère d'Oumar : «Quand j'ai amené
mon fils à la crèche à 7 mois, je me suis
demandé ce qu'un homme pouvait faire au milieu des bébés.
Finalement, il s'habitue à lui. C'est rassurant de voir
un homme à ses côtés.» Bruno raconte
la suite. Il a conseillé à Faty d'aller chercher
le soutien de son frère. Oumar appelle désormais
cet oncle «papa». Il y a aussi Séraphin, père
de Lenny, au début surpris par Bruno, finalement ravi :
«L'instinct maternel rend les femmes trop affectueuses.
Quand Bruno parle, Lenny l'écoute.» Là aussi,
Bruno raconte la suite de l'histoire : «La mère ne
lui laissait aucune place auprès de son fils. Parce qu'un
père, ça ne sait pas faire. Moi, l'air de rien,
je mets Lenny dans ses bras, et je lui dis : "Tu fais un
bisou à papa ?"»
«Bizarre»
Enfin, il y a Saliha, mère d'Akim, qui a trouvé
vraiment «bizarre, un homme dans un milieu de femmes».
Qui a dit : «On a appris à se connaître. Je
suis vraiment fascinée par ce qu'il fait avec les bébés.
Maintenant, je trouve que ce n'est pas sain qu'il n'y ait que
des femmes.» Collègues, directrice, tout le monde
acquiesce. Et résiste quand une mère interdit à
Bruno de changer son enfant. Ce ne fut pas toujours le cas
souce:
libération
Dans l’univers couches-biberons-gazouillis 96% des éducateurs
sont des femmes. Faut-il ‘en plaindre et tenter de modifier
la donne ?
Oui selon l’enquête d’un sociologue qui repose
sur le postulat suivant ; les jeunes enfants intégreraient
progressivement l’idée de soigner, changer les couches,
donner à manger, ne sont pas tâches exclusivement
féminines si les hommes étaient actifs dans ce domaine.
Une bonne façon, en somme, de lutter dès le berceau
contre les stéréotypes sexistes.
Pourquoi,
d’après ce chercheur, les hommes sont-ils encore
tellement absents du secteur de la petite enfance ?
•
Le système scolaire français, dès la maternelle,
socialise différemment filles et garçons, et les
oriente progressivement vers des filières spécifiques.
•
Les films, publicités, album pour enfants, ouvrage scolaires
assignent les deux sexes à des taches très stéréotypées.
•
La dévalorisation des métiers de la petite enfance
n’incite pas les hommes à investir ce secteur.
•
Une idéologie de la complémentarité empêche
la parité puisqu’elle induit l’idée
qu’homme et femmes ne peuvent être affectés
aux mêmes tâches.
•
La médiatisation des affaires de pédophilie fait
peser une forte suspicion sur les hommes.
•
C’est indéniable. Effrayé par une actualité
plutôt anxiogène, les jeunes parents sont souvent,
à tort ou à raison, réticents à l’idée
d’un contact entre leur enfant et un homme inconnu, même
dan le cadre d’un accueil en équipe. Quant à
« l’idéologie de la complémentarité
», elle est largement soutenue par les psychiatres qui sont
de plus en plus nombreux à estimer qu’un père
n’est pas une mère et qu’il n’est pas
recommandé de gommer à tout prix, vis-à-vis
de l’enfant, la spécialité sexuelle des adultes
. Encore de beaux débats en perspective.

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